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Immersion au Kurdistan iranien

Format d’article nouveau aujourd’hui, car pour la première fois un article n’aura pas été écrit par l’équipe. Nous accueillons Pauline, qui a accepté de nous confier un extrait de son carnet de voyage retranscrit ici tel quel, l’aventure de son périple en territoire kurde. Elle travaille dans le tourisme et ses pieds ont foulé une bonne partie des pays du monde, mais de 2017 à 2018, c’est pour un tour du monde à pied qu’elle s’est embarquée avec son mari, de l’Amérique du Sud à l’Asie Centrale en passant par l’Océanie et l’Asie du Sud Est. Si nous avions suivi son voyage avec passion sur les réseaux sociaux où elle partageait son aventure, c’est aussi parce que c’est une habituée du voyage hors sentiers battus et des rencontres authentiques tant avec les lieux qu’avec les personnes. En juillet 2018, elle se trouvait en Iran, et nous avions été particulièrement frappées par les paysages du Kurdistan iranien qu’elle avait partagés, alors que peu d’images circulent pour valoriser cette région. Immersion en territoire kurde…

« Cela fait presque deux semaines que nous sommes arrivés en Iran par la frontière Azeri. Après avoir traîné nos sacs tout poussiéreux dans le Nord-Ouest du pays, on commence notre descente dans le sud… Ce matin, nous sommes partis de Qazvin pour rejoindre Marivan, à la frontière Irakienne. On prend un premier bus qui nous emmène jusqu’à Hamadan, puis un second pour rallier Sanandaj. On termine la route dans un petit fourgon que l’on partage avec hommes, femmes, enfants et militaires.

Située à 20 kilomètres de la frontière Irakienne, Marivan est bien loin des circuits touristiques traditionnels. D’ailleurs nombreux sont ceux qui ont tenté de nous dissuader d’y aller. Cela remonte aux années 40 et à la république Kurde, proclamée en 1946 et soutenue par l’URSS. Lorsque le Shah d’Iran reprend le pouvoir, il annule tout, et débute alors une vague de répression sans pareil dans la région pour éliminer les kurdes, favorables de près ou de loin à l’indépendance. S’en suivront des décennies de conflits et de tensions armées entre les Kurdes, le gouvernement Iranien et l’Irak. Depuis 1980, les kurdes n’ont d’autres possibilité que de se satisfaire de l’autonomie de la région, tout en rêvant à son indépendance.

Il est 21h30 lorsque l’on descend enfin de la camionnette, bien heureux de pouvoir se dégourdir un peu, après tout ce chemin parcouru. On a rendez-vous avec Mosleh, notre hôte couchsurfing. En l’attendant, on est (comme souvent) l’attraction du moment. On nous aborde en Kurmandji (dialecte kurde) puis en farsi, parfois en russe… Les gens ici sont bienveillants. Toujours le sourire aux lèvres et une parole agréable. Les uns nous offrent de quoi manger et boire, les autres nous questionnent sur notre venue dans ce lieu si reculé…

La raison de notre venue ? Rencontrer l’une des minorités sunnites du pays, échanger avec eux sur la réalité quotidienne, tant religieuse que sociale. Comprendre ce qu’est la vie de ce peuple aux confins des vallées perdues de Kurdistan, que le gouvernement central iranien ne cesse de discriminer : parce qu’ils sont Kurdes et parce qu’ils sont sunnites. Cela se traduit au quotidien et sur des générations entières. La langue kurde est bannie des écoles, les parties d’opposition sont sans cesse réprimés, les arrestations et les emprisonnements arbitraires sont monnaie courante… Sans oublier qu’ils sont toujours relégués au dernier rang pour les accès au logement, à l’emploi, à la propriété… Cette région compte parmi les plus pauvres (avec celle du Balouchistan, à la frontière Pakistanaise) du pays.

Mosleh arrive enfin… Une fois les présentations faites, on monte dans un taxi qui nous amène au pied de son appartement. Les immeubles sont modestes, les rues poussiéreuses et désertes. Nous voici installés dans ce petit appartement que Mosleh partage avec son frère et sa mère. A peine le temps de boire un thé qu’il nous invite à déguster le meilleur sharwarmah du pays… Difficile de refuser ! Son voisin, Faraaz, crie depuis la rue, il nous attend impatient ! On se retrouve quelques minutes plus tard, assis sur un trottoir, les pieds sur le rond-point, à déguster un sandwich dégoulinant de sauce tomate ! Mosleh nous présente ses amis proches, qui se sont tous retrouvés ici pour nous rencontrer. On parle surtout de foot… parce que la France jouera dans les prochains jours la demi-finale de la coupe du monde ! Après cet arrêt gastronomique, Faraaz (le voisin de Mosleh… vous me suivez toujours ?) nous invite chez ses parents. Il est 1h du matin passé lorsqu’on arrive chez eux… On est reçu comme des princes… Parler avec des « anciens », c’est précieux ! Ils connaissent leur pays et leur histoire sur le bout des doigts, contrairement aux plus jeunes, focalisés sur l’occident et le souhait de quitter le pays. On parle comme on peut… un peu de russe, un peu de farsi, un peu d’arabe et beaucoup d’anglais. Il est presque 3h quand on part se coucher…

Le lendemain, au réveil, des barbaris (pains plats) encore chaud nous attendent… On les déguste avec du fromage frais et quelques fruits. De quoi démarrer la journée du bon pied ! Il est 10h et la chaleur est écrasante en cette journée de Juillet. On profite de la matinée pour se balader aux bords du lac de Marivan puis on retourne dans le centre pour faire quelques achats. Depuis que je suis entrée en Iran, je suis constamment moquée par les locaux, hommes comme femmes. Je ne suis pas autorisée à porter un pantalon (treillis en l’occurrence) sans ajouter un long par-dessus qu’on appelle « Manteau » et ma jupe longue noir rappelle celle des femmes en Tchadori et mon sarouel évoque le pantalon des hommes Kurdes… Du coup Mosleh nous guide dans le marché couvert pour que je puisse m’acheter deux « manteaux » et passer ainsi inaperçue ! Enfin, essayer… Il est 13h, la chaleur est telle qu’elle nous oblige à rentrer.

Lorsque l’on ressort, le soleil a débuté sa descente. On prend la voiture de Mosleh, une vieille voiture russe, et on roule à toute vitesse sur les routes sinueuses qui nous mèneront directement à Ooraman-Takht. Pendant près d’une heure on longe la frontière Irakienne. On multiplie les contrôles militaires, les fouilles du véhicule et sans cesse les mêmes questions à la vue de nos passeports étrangers. A mesure que l’on s’enfonce dans les montagnes on réalise que nous sommes au cœur de la contrebande. De part et d’autre de la frontière sont envoyés des chevaux chargés de denrées (et téléguidés à distance) qui alimenteront le marché noir. Les voitures arrêtées sur le bord de la route attendent simplement de récupérer la monture et la cargaison. Sur le dos des mulets, on peut trouver des mini-fours, des bouteilles d’alcool, de la musique… bref tout ce qui est interdit ou difficile à obtenir en Iran. On arrive enfin dans le petit village d’Ooraman-Takht, suspendu au versant de la montagne. Ses maisons en torchi se fondent parfaitement dans le décor. Le soleil se couche alors que nous profitons d’un thé dans le seul café du village, qui fait également office de cyber centre et de salon de jeux. Il faut maintenant revenir sur nos pas. On retraverse donc cette zone militarisée, on dit au revoir aux contrebandiers, qui attendent toujours sur le bord de la route, autour de brasero.

A notre retour à Marivan, on s’arrête dans un petit snack de fortune pour suivre le match qui a déjà commencé. On avale notre dîner et on rejoint la famille de Fahraz pour finir de regarder le match. Ici, tous supportent le drapeau tricolore ! On leur apprend quelques mots français, on rigole, on mange et surtout on vit intensément ce moment !

On ne va pas vous cacher que nous avons été tentés de traverser la frontière Irakienne, pour aller voir Erbil, la capitale du Kurdistan Irakien. Cette idée nous avait été suggérée par un Pakistanais rencontré à Tabriz, un peu plus tôt dans le nord du pays. Malheureusement nos visas Iraniens n’étant qu’en simple entrée, le risque était trop grand. Partir en Irak, ne pas être autorisé à rentrer de nouveau dans le pays et donc sortir avec difficulté d’Irak.

Je précise ici que notre voyage en Iran s’est déroulé en Juin, Juillet et Aout 2018, alors que les mouvements populaires iraniens gagnaient en intensité, partout dans le pays. Jamais, nous ne nous sommes sentis en insécurité, quand bien même nous étions à Tehran lors des grandes manifestations.
Pour autant, nous ne sommes pas dupes. Nous savons pertinemment que nous avons été suivis et épiés tout au long de notre voyage, par la police en civile, par les renseignements généraux… Certains se sont plus ou moins présentés comme tel, d’autres ont agi totalement incognito… »

Vous pouvez retrouver Pauline sur ses comptes instagram : @landscapture et @constant_changement

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