Inspiration, Une autre mode
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Vogue Challenge

Ces dernières années, voici l’image que nous avions de Vogue, pour tout vous dire : magazine élitiste parlant d’une mode inaccessible que la plupart ne peuvent que rêver sans pouvoir même l’approcher, podiums à l’audience bondée de célébrités devenant antre de la futilité et de l’ostentation du statut et de la richesse, collections de luxe, et monopole des grandes marques sur le magazine faisant que les emplacements ne seraient jamais occupés par des créateurs émergeants… Bref, à part deux fois par an pour décrypter les tendances du moment, un ramassis de trop plein de richesse perpétuant des représentations faussées de la société, à grand renfort de mannequins anorexiques, de peaux blanches et parfaites, et de cheveux lisses et plaqués.

Du coup, ce Vogue challenge sur les réseaux sociaux, ayant pour but de mettre en avant la diversité nous a fait un peu sourire et nous a paru bien arriviste dans le contexte actuel, tant le magazine encourage l’entre-soi du milieu de la mode, et l’image d’un domaine inaccessible au plus grand nombre. Soit, le lancement de Vogue Arabia a mis un peu de légèreté sur tout cela, mais on continue à y voir cette industrie qui s’étouffe elle-même et qui a oublié de se mettre au métronome des réalités d’aujourd’hui.

Ceci étant dit, il n’est jamais trop tard pour changer, et nous apprécions l’initiative.

Nous nous sommes donc finalement lancé le défi de mettre en avant trois modèles de femmes, et nous nous sommes concentrées sur les diktats de la société pakistanaise, voire sud-asiatique en général pour ces trois modèles de femmes non-représentées et discriminées.

Au Pakistan, la question de la couleur de peau est encore extrêmement présente et discriminatoire. Bien avant la prédominance des canons de beauté occidentaux qui déteignent sur les publicités d’Asie du Sud, la région était sous domination moghole, d’ascendance turque, on peut donc imaginer un début d’amalgame couleur de peau claire égale bon statut social. Cela était néanmoins déjà présent dans la religion hindoue, dont les plus basses castes sont foncées de peau. Peau foncée égalerait donc pauvreté, manque d’éducation, voire impureté. Cela s’est étonnamment perpétué dans un Pakistan pourtant musulman, mais dans lequel, dans les provinces du Punjab et du Sindh, la hiérarchie des personnes se fait selon l’appartenance à leur « zaat », ou groupe social, souvent héritée du classement hindou d’avant l’arrivée de l’Islam en Asie du Sud. Les personnes appartenant à la zaat des « musallis », anciens intouchables convertis à l’islam il y a des siècles, généralement foncées de peau, continuent pour beaucoup à exercer les métiers de domestiques chez les familles aisées, entérinant encore le rapport de domination des peaux claires sur les peaux foncées. Les idéaux de beautés sont ceux qui se distinguent le plus possible du type physique des musallis : peau très claire, long nez saillant, visage allongé. Dès la naissance, on masse le crâne des bébés pour tenter de leur donner une belle forme, on étire leur nez pour qu’il devienne long et non large et épaté. Les femmes sont bien sûr les premières victimes de ces injonctions : on craint pour la fille plus foncée de peau que sa soeur que personne ne la demande en mariage, on se moque dès l’enfance des enfants à la peau foncée dans les familles, les chansons parlent toujours de cette mèche noire sur ce front blanc, etc. Il n’est pas une seule marque de tissus, de bijoux ou de vêtements pakistanais qui mette pour le moment en avant des modèles à la peau foncée. Voici donc cette première femme en couverture de notre Vogue challenge.

Deuxième femme, deuxième thématique. Le Pakistan est le troisième pays au monde en nombre de réfugiés accueillis sur son sol, après la Turquie et la Colombie, et la quasi-totalité de ces réfugiés sont bien évidemment des afghans. Après quarante ans de conflit afghan, certaines familles ont vu des générations naître et grandir sur le sol pakistanais, mais ne peuvent obtenir la nationalité, et n’ont toujours pas les mêmes droit que les autres en terme de mobilité, d’éducation, d’emploi et de logement entre autres. Dans les camps où vivent les plus récemment arrivés, la situation est dramatique, comme dans tous les camps du monde, à la différence près que la culture pashtoune, ethnie dont sont issus la plupart des réfugiés afghans, interdit aux femmes de se montrer en présence d’hommes, leur impose une non-mixité stricte et un effacement de l’espace public. La société pashtoune organisée comme tel y trouve un équilibre qui occasionne un grand respect de ces femmes qu’on ne voit jamais mais qu’on honore. Dans le l’enfer des camps par contre, la réalité devient toute autre, et comme partout dans le monde, les femmes sont les premières victimes des migrations. Enfermées en permanence dans le périmètre réduit de leur tente devenue prison, exposées aux énormes chaleurs et au froid, forcées à l’immobilisme et sans vie sociale, dépendant entièrement de leurs enfants même en bas âge pour presque tout, elles développent plus que tous des maladies psychologiques et souffrent presque toutes de dépression. Cette femme invisible est en couverture de notre deuxième Vogue Challenge.

Troisième femme, troisième drame. Comme partout, le Pakistan n’échappe pas à son lot de violences conjugales et domestiques envers les femmes, à la différence près que les attaques à l’acide sont devenues chose commune envers les femmes qui auraient « déshonoré » leur mari. Toucher à l’apparence, à la féminité comme ultime sadisme des bourreaux, car les victimes, quand elles survivent, sont défigurées à jamais, reléguées au rang de monstre, en plus du fait que la société pakistanaise ait encore du mal à accepter les torts du mari dans les problèmes conjugaux, et véhicule l’idée que si une femme subit cette cruauté, c’est qu’elle l’avait forcément un peu cherché. L’histoire de Fakhra Yunus a notamment fait parler de ces drames au delà des frontières. Elle épousa à 20 ans Bilal Khar, issu d’une famille de riches propriétaires terriens et gouverneurs du Punjab, obéissant aux lois féodales. Trois ans plus tard, elle demanda le divorce pour les violences physiques et verbales qu’elle subissait. Quelques temps plus tard, il revint lui rendre visite pour l’asperger d’acide devant son petit garçon, la laissant mourante, brûlée, un oeil en moins et le nez quasiment fondu, presque incapable de respirer. Il fut totalement relaxé. Après une médiatisation importante de son cas due notamment à l’aide de Tehmina Durrani, ex-belle-mère du coupable ayant elle-même vécu l’enfer des seigneurs féodaux, un film sur son histoire (Saving Face, 2012, Pakistan/UK) et trente-neuf opérations chirurgicales en l’espace de dix ans, Fakhra mis fin à son calvaire en 2012, un mois après la sortie du film, en se jetant du sixième étage d’un immeuble de Rome où elle s’était exilée. Elle avait 33 ans et disait vivre emprisonnée dans son corps. Aujourd’hui, il y a toujours de 40 à 70 femmes brûlées à l’acide par an au Pakistan. Notre troisième couverture leur rend un douloureux hommage pour le courage qu’elles ont de vivre des vies qui ne le sont plus, victimes de la seule cruauté d’un patriarcat aveugle et d’une société incapable de les protéger.

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