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BLACK FRIDAY – À la mémoire de Taslima

Et oui, nous y sommes, à ce jour tant attendu. Boîte email saturée de pourcentages, je trépigne. C’est l’occasion ou jamais, le moment d’acquérir des choses qui risqueront de passer sous le nez si je n’en profite pas. Je sais que tout cela, c’est pour me pousser à la consommation, mais après tout il n’y a pas de mal à se faire plaisir, le shopping est un loisir comme un autre. Je me rue comme tout le monde sous le rideau de fer qui se lève à peine dans le magasin, inondé en un instant d’une marée humaine. J’ai chaud, très chaud. Je me fais bousculer, j’arrache les vêtements des cintres avant que d’autres ne s’en emparent. Je suis fébrile, l’air est irrespirable, j’ai l’impression d’avoir du mal à respirer, la foule m’étouffe. Je n’ai plus de place dans mon placard, je le sais, mais je ne peux pas ne pas en profiter, je le regretterais. Je n’en ai pas vraiment besoin, c’est vrai, mais après tout on ne sait jamais, ça peut toujours servir, et les prix sont si bas, ce n’est rien, il n’y a pas de mal. Non, il n’y a pas de mal. Je fais la queue à la caisse, puis à une autre, et encore une autre. On me pousse, mes bras sont trop chargés, c’est lourd. Je suffoque, mais ce n’est qu’une seule fois dans l’année. J’entasse, mais c’est tellement peu cher. J’amasse, je m’enlise, je me noie, je disparais.

BLACK FRIDAY

J’ai de la fièvre depuis deux semaines, mais je ne peux pas m’autoriser une journée de pause, ils me jetteraient dehors, je n’ai décroché mon contrat que depuis un an. Cela fait déjà dix ans que je vis loin de mon village pour travailler dans les usines de textiles de la banlieue de Dacca, je sais mieux que personne la valeur d’un poste de travail, même à 66 dollars par mois. D’autres sont nombreux à se bousculer au portillon pour prendre ma place. Nous devons rendre une grosse commande, on nous demande 140 pièces à l’heure, nous n’avons même pas le temps d’aller aux toilettes. Le tissu défile sous la machine, le bruit des aiguilles m’écrase. Je me sens faible, vraiment très faible, je suis fébrile, j’ai l’impression d’avoir du mal à respirer, la fièvre m’assomme, et les particules de tissu qui volent dans l’usine en permanence m’étouffent. J’ai demandé à rentrer plus tôt chez moi, juste aujourd’hui, mais on me l’a refusé. Je suffoque, mon coeur s’emballe, je perds connaissance. On me relève et on m’emmène à l’infirmerie. Je me réveille, on me renvoie à ma machine. Les aiguilles martèlent le tissu qui s’échappe. C’est l’heure de la pause de midi, mes collègues se lèvent, il fait chaud, très chaud, l’air est irrespirable. Je m’écroule. Je n’ouvrirai plus jamais les yeux. On apprendra que je suis morte d’une crise cardiaque due à une grave détresse respiratoire. Je m’appelais Taslima Aktar et j’avais 23 ans. Mes employeurs ont fait déposer mon corps sans vie devant la porte de l’usine, et prévenu l’autre usine, dans laquelle mon mari travaille, qu’il devait venir récupérer le cadavre de son épouse.

BLACK FRIDAY

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