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« Mere paas tum ho », la goutte de trop pour une révolution qui gronde #auratmarch

Il y a d’abord eu, en août 2019, ce nouveau drama à la télévision pakistanaise : Mere paas tum ho (Tu es avec moi, ou tu m’appartiens, selon la traduction car le verbe avoir n’existe pas en langue ourdou). Le premier épisode rassemble les foules, et petit à petit, l’audience grossit, jusqu’à devenir un phénomène, et finalement la série télévisée la plus regardée de toute l’histoire des séries pakistanaises. Casting bien choisi, stars du petit écran, un enfant révélation, tous les ingrédients du succès sont là.

Pendant les premiers épisodes, on a un peu de mal à comprendre la morale vers laquelle essaiera de tendre le drama : un couple de classe moyenne avec leur enfant, famille nucléaire dans sa routine à Karachi, le mari qui travaille comme fonctionnaire (exemplarité de droiture puisqu’il refuse les pots-de-vin), la femme à la maison qui s’occupe de leur fils de 6 ans et qui s’ennuie ferme. Ils ont fait un mariage d’amour il y a sept ans après s’être rencontrés à l’université, le mari montre un amour très possessif, et on imagine qu’elle rêverait d’un peu plus que la vie monotone de son petit appartement. Le mari, lui, l’a elle, et cela lui suffit. Elle, rêverait que son monde ne soit pas son seul mari. La possessivité du mari vire parfois (souvent) à la jalousie maladive, à la violence et à la paranoïa, il se bat notamment avec le voisin qui a osé parler à sa femme lors des premiers épisodes, et rentre plus tôt du travail quand sa femme ne répond pas à ses appels parce que cela le fait douter d’elle. Il lui interdit de travailler tout en la dévalorisant au passage (« C’est sûr que si tu mets ta photo sur ton CV, tu trouveras du travail en un claquement de doigts »)… Jusque là, on a l’impression que le drama va s’engager vers le sujet des hommes violents ou paranoïaques, peut-être vers la situation de certaines femmes en recherche d’émancipation, et on se dit qu’on a saisit la morale vers laquelle on tend.

Et puis non. La femme est présentée à un ami d’amis, riche, manipulateur et grand séducteur, qui tente de l’attirer dans ses filets avec moult promesses, compliments et cadeaux. Son petit cerveau de femme ne voit pas le piège, elle s’y engouffre, tombe amoureuse, quitte son fils et son mari qui, grand homme se sacrifiant pour son aimée, la laisse partir. Après quelques mois de voyages et de vie commune sans mariage (puisque l’amant n’y tient pas vraiment), la première femme du séducteur (car il était marié), réapparaît alors même que les deux tourtereaux s’apprêtaient finalement à convoler. Le séducteur ne fait pas bonne figure, et refuse de revoir son amante, pour qu’elle ne lui attire pas plus d’ennuis, et surtout que ces ennuis ne le privent pas de sa subsistance qu’il tire de sa femme cheffe d’entreprise. Notre femme trop libérée se retrouve donc mise à la rue et seule, obligée d’aller mendier l’hospitalité chez d’anciens amis communs avec son mari, qui finissent par la mettre dehors car ils prennent le parti du mari. Elle finit dans un centre d’hébergement pour femmes où elle ne peut plus rien faire que pleurer sur son sort et vivre en ascète. Regrettant amèrement ses erreurs et sa naïveté, elle retrouve ses esprits et tente de revenir vers son mari et de sauver sa famille. Celui-ci refuse maintes et maintes fois de la revoir parce qu’il a trop souffert de son départ. Finalement, dans un épisode final en apothéose qui a même été projeté sur les écrans de cinéma au Pakistan (une première), il accepte enfin de la rencontrer et, éprouvé par trop de souffrances, d’amour déçu et d’infidélités de la part de cette femme dépourvue d’honneur, son petit coeur lâche et il meurt sur le pas de la porte, à l’endroit même où il avait vu sa femme partir.

Voici en gros le synopsis non objectivement présenté, mais vous comprendrez que le Pakistan et les pakistanaises se seraient bien passés d’un énième programme présentant la femme comme source de tous les malheurs de la société. Pendant la deuxième partie de la série, les amis en commun du couple servent de médiateurs, et les dialogues y vont à grand renfort de psychologie de comptoir et de principes moraux quant à la femme qui souhaiterait que son monde ne se résume pas à son mari qui l’aime fort, qui a sali son honneur, mis celui de son mari à terre, terni la société toute entière, mis en danger les générations futures bref, lourdement péché. La femme n’a pas le droit à l’erreur, et la mère, encore moins (ceci est à peu près mot pour mot l’une des phrases que s’entend dire la femme fautive dans la série), elle n’a donc pas droit au pardon, ni de son mari, ni de personne, car chacun doit choisir son camp. Victime d’un mari certes amoureux, mais un chouya oppressant, et violent quand même, victime de sa naïveté, victime d’un manipulateur et de la société qui ne laisse aucune chance aux femmes seules qui doivent se retrouver à la rue, son péché et ses conséquences devraient néanmoins décourager toutes les femmes du pays de rêver à une autre vie possible. De l’autre côté, le mari aimant et souffrant, écrasé de douleur et de déshonneur, est encensé, magnifié, jusqu’à être sacrifié sur l’autel des maris parfaits, dans un dernier épisode digne des plus grands flops de Bollywood.

Nous allions oublier un détail : parmi l’énorme audience qui a suivi ce drama, une grande partie était des hommes, une fois n’est pas coutume. Étonnant n’est-ce pas ? Saluées par la critique, la série et son équipe sont au coeurs des programmes télévisés qui font durer le suspense pendant des mois. L’un des dialogues même, devient culte : « Is do takay ki aurat ke liye, aap mujhe 50 millions de rahe the ? », ou encore, « C’est pour cette femme de bas étage/de seconde zone que tu étais prêt à me donner 50 millions ? ». Cette phrase, à l’extrême de la misogynie, prononcée par le mari quand le séducteur emmène sa femme en lui proposant une partie de sa richesse en dédommagement, est devenue virale sur les réseaux sociaux et servie à toutes les sauces.

Malaise.

Puis le clou du spectacle arrive enfin, le mois dernier, lors d’une table ronde télévisée en directe, alors que l’animatrice interroge sur leurs opinions la journaliste Marvi Sarmad, le réalisateur et scénariste de la fameuse série Khalil ur Rehman Qamar, et un imam, à propos de la marche des femmes, Aurat March, en préparation pour le 8 mars. Elle les interroge spécialement à propos du slogan du mouvement : « Mera Jism, Meri Marzi » (mon corps, mon choix). À son évocation, la journaliste commence à chantonner le slogan, quand le réalisateur, irrité, sort brusquement de ses gonds, et se met à lui crier dessus : « Qu’est ce qu’il a ton corps ! Qui voudrait de ton corps ! Crasseuse ! Fille de chienne ! Shut up ! etc. »

Re-malaise.

La marche des femmes approche alors, et après l’incident, chacun est sommé de choisir son camp au Pakistan : Marvi ou Khalil ur Rehman, à grand renforts de ralliements officiels des célébrités, et de discussions de rues. L’altercation est révélatrice de la fracture nationale qui s’opère à propos de la marche des femmes qui, pour la troisième fois au Pakistan, osent marcher pour leurs droits fondamentaux le 8 mars (droit à la propriété, au divorce, à un accouchement dans de bonnes conditions sanitaires, à l’éducation, droit des minorités, non au mariage forcé, au mariage des enfants, au harcèlement de rue, à la violence conjugale et familiale, aux crimes d’honneur, etc.).

Le « mon corps, mon choix » cristallise étonnamment toutes les tensions, alors que la charte du mouvement est claire et ses demandes écrites noires sur blanc. Non, le slogan ne passe pas persiste à masquer tout le reste : il semblerait que le mot « corps » dans la bouche d’une femme, ce soit déjà se déshabiller… Mais que veulent-elles donc faire avec leur corps qui serait leur choix ? Se prostituer ? Se dénuder ? Imiter l’occident ? Et de se perdre dans un débat incompréhensible et un jeu sur les mots interminable, qui fait trembler tout le pays.

Quoiqu’il en soit, malgré la vague « d’anxiété masculine » qui s’est répandue comme une traînée de poudre, les femmes, et beaucoup d’hommes à leurs côtés, étaient des milliers à marcher ce dimanche dans les grandes villes Pakistanaises, et Khalil ur Rehman s’est fait congédié de la principale chaîne nationale.

Et ce n’est qu’un début…

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