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A wedding journey – Episode 2 – Histoire de Sameena

Nous sommes en novembre. Il fait nuit, et la fraîcheur monte doucement des champs de riz brûlés par le soleil. La journée est finie, plus un bruit ne vient à nous à part quelques oiseaux nocturnes. Nous sommes dans la cuisine, la pièce extérieure dans laquelle on fait le feu, entre femmes, alors que le reste de la maison est déjà couché. Nous sommes dans les mois qui précèdent le mariage de Sameena, et nous avons appris l’accord des deux familles il y a très peu de temps. Je demande à Sameena si elle a déjà vu son fiancé. Maryam ricane à côté de moi. J’ai posé la question taboue, je le sais, je l’ai fait exprès. Elle me répond qu’on lui a donné une photo. Elle ne sait pas vraiment dire si il lui plaît ou pas. Elle sait que c’est son promis, sa vie, celui qui sera à elle et à qui elle appartiendra toute sa vie. Sa mère est gentille, elle l’accueillera avec amour. Ses soeurs sont mariées, ses frères ont émigré. Je traduis au fond de moi qu’à Sameena reviendra la tâche de s’occuper de la maison et des parents de son futur mari.

Cet homme habite un autre village, pas si loin, mais inaccessible quand on ne peut se déplacer seule et qu’on est sans véhicule. Le mariage l’éloignera pour toujours de sa famille, même si ils habitent à quelques kilomètres seulement. Elle reviendra les visiter, parfois, quand son mari l’y accompagnera. Cette maison dans laquelle elle a grandi, pris soin de ses petits frères et soeurs, cousins et cousines, vécu ses premiers jeux, toutes ses joies et toutes ses douleurs, ne sera plus jamais la sienne. Sameena est la première fille de huit enfants. Elle se sent terriblement responsable de ses frères et soeurs et de ses parents, et les quitter lui arrache le coeur, mais elle se résout à aller de l’avant, à vivre la vie qu’on lui a destinée et dont elle entend parler depuis son plus jeune âge.

Je fais une remarque de provocation « Tu sais quand même que l’Islam autorise les mariés à se voir avant le mariage, et y encourage même ? » Silence gêné de Sameena qui baisse les yeux puis me répond après avoir hésité : « Non. Nous on ne fait jamais ça. » En fait, ce serait même vécu comme quelque chose de honteux ici, comme un signe de manque de pudeur et d’honneur. D’ailleurs on rigole (de mépris, mais peut-être aussi un peu de jalousie) des « love marriages » qui surviennent parfois, quand un garçon amoureux demande à sa famille d’aller demander la main de celle qu’il aime, à condition que les deux familles acceptent. Ces mariages laissent deviner que les deux jeunes gens se sont vus avant le mariage, et implique surtout le doute qu’ils aient pu se fréquenter et s’aimer. Il y a cette notion au Punjab, héritée de la proximité avec la religion hindoue à l’époque où les deux religions partageaient le même pays : la zaat. On ne parle pas de caste car on est en terre d’Islam, mais c’est tout comme. La zaat est le groupe social, ou le groupe socio-professionnel, d’où l’on ne sort que rarement, surtout dans les campagnes. Les mariages se font donc dans la même zaat ou groupe social, où alors exceptionnellement dans une autre zaat d’un niveau équivalent. Si on peut accepter un parti d’une zaat plus élevée, celui d’une zaat inférieure sera toujours refusé. De plus, il s’agit d’une entreprise collective qui engage les deux familles entières : on amène une nouvelle personne dans une maison dans laquelle elle devra savoir cohabiter, avec les parents, les belles-soeurs déjà présentes, les frères ou les soeurs non mariées. Voilà pourquoi les projets de mariages d’amour sont si difficiles à mener à bout et quasi-inexistants. On en reste au « dil lagi », amourette de jeunesse qui restera gravée au plus profond de soi, mais jamais convertie en relation officielle. Nous en reparlerons plus tard dans d’autres histoires.

Sameena est heureuse d’être tombé dans une bonne famille, qui saura la respecter et prendre soin d’elle, heureuse que ses parents aient donné leur consentement et se soient assurés de sa vie future, heureuse de commencer bientôt une nouvelle vie. Elle est la fille la plus âgée de sa fratrie, et même si son frère aîné n’est pas encore marié, c’est un soulagement pour tout le monde, et elle en premier, que son cas soit réglé. Sameena va bientôt avoir vingt-cinq ans, et elle a encore deux soeurs derrière elle. Deux de ses frères sont à l’étranger, mais ils ne gagnent pas encore d’argent et la famille est dans une situation financière très difficile. Dans ces conditions, lui trouver une famille qui l’accepte était de la plus grande urgence.

Sameena n’est pas de celles qui dit à tout le monde qu’elle va se marier, qui se vante de son prochain changement de statut. Le fait de parler d’un homme, de son homme, la fait encore rougir. Mais elle me fait promettre d’être là le jour de son rukhsati (départ), où elle quittera à jamais cette maison chérie.

Aujourd’hui, Sameena vient d’avoir son deuxième enfant. Elle a grossi et a l’air beaucoup plus vieille. Les choses ne se sont pas toujours passées comme elle l’espérait. Son mari ne travaille pas, car sa belle-famille qui vivait de l’agriculture avait vendu toutes ses terres pour financer le mariage, mais il attendait des deux frères de Sameena ayant émigré qu’ils lui envoient de l’argent d’Europe. Le beau-père de Sameena est décédé dans les mois qui ont suivi le mariage, et elle s’est retrouvée seule à la maison avec sa belle-mère. La situation financière entraînait des tensions dans la famille, sa belle-mère était violente avec elle, et sa propre famille leur reprochaient de leur avoir caché leur situation et d’avoir utilisé leur fille pour améliorer la situation d’une famille qui était devenue dépendante de Sameena.

Les choses ont fini par se calmer notamment avec l’arrivée des enfants et du fait que son premier ait été un garçon. Cela fait partie de la vie, rythmée par les allers-retours qu’elle fait dans sa famille d’origine, quand son mari accepte de l’y déposer.

*Comme le premier épisode de notre série sur le mariage au Punjab, cet épisode est illustré par les photos de la campagne mariage 2019 du designer pakistanais Hussain Rehar

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